Les œuvres de Michel Foucault ont été considérées comme fondatrices d’une nouvelle école humaniste dans l’écriture de l’histoire. Son étude des structures du savoir établit ce que le critique syrien Kamal Dib a nommé l’archéologie : une science novatrice qui réexamine la culture occidentale afin d’en démanteler les mécanismes de contrôle.
Pourtant, contrastant avec cette démarche critique, Lamartine incarne une autre facette de la pensée française. Bien que romantique, il se révèle un chantre du colonialisme, guettant la désintégration de l’Empire ottoman pour ériger, sur ses ruines, la gloire impériale de la France. L’écriture, clé de l’âme obscure de l’écrivain, devient un miroir de ses pensées les plus secrètes, celles qu’il refuse d’avouer publiquement. Les textes de Lamartine ne sont pas exempts de visées missionnaires : il se voyait en soldat chrétien, et son orientalisme reflétait une dimension hostile du romantisme français. Son vocabulaire hautain trahissait un racisme sournois et un sentiment de suprématie, lui qui considérait l’Orient comme une géographie floue, un territoire à dominer. Son style, saturé de sous-entendus politiques, laissait transparaître un désir de tyrannie.
Tandis que Lamartine défendait l’impérialisme français et son droit à soumettre terres et mers, Jean Giono, un siècle plus tard, déclarait au retour de la guerre : « S’il s’était agi de défendre les fleuves, les collines, les montagnes, le ciel, les vents et les pluies, j’aurais dit : “Oui, nous entendons et nous obéissons. C’est notre devoir. Battons-nous, notre bonheur est là.” Mais non ! Nous avons défendu une fausse réputation. Quand je vois une rivière, je dis : “Ceci est une rivière”. Quand je vois un arbre, je dis : “Ceci est un arbre”. Jamais je ne dis : “Ceci est la France”. Ce “non” n’existe pas.»
Cet écrivain, enraciné dans l’amour et l’humanité, engagé contre les guerres et le port des armes, mérite-t-il que son nom remplace celui de Lamartine dans la paisible vallée libanaise du Matn ? Giono, « le paysan chaotique », fut accusé de trahison par ses détracteurs – un sort commun aux pacifistes, comme le Canadien Fray, qui clamait : « La lutte est un arbre pourri ne portant que fruits corrompus ; parier sur son bien est une illusion, un désastre. » L’Occident excelle à inventer des prétextes pour ses batailles. Qu’Homère fût un Oriental (Omar) proche des conteurs des Mille et Une Nuits ou un Occidental aux yeux bleus, il créa des ennemis pour justifier la guerre de Troie. Le poète imagina une querelle divine lorsque Éris, déesse de la Discorde, fut exclue d’un mariage. Pâris, alors, enleva Hélène – étincelle du conflit.
Homère composa la plus célèbre épopée guerrière sans envisager la paix comme son issue. Les Arabes disaient que « la plus belle poésie est la plus mensongère ». Si cela est vrai, Homère fut le plus grand menteur de l’histoire – dépassé seulement par les seigneurs de guerre américains (Obama, Trump), pourtant lauréats du Nobel.
Plus on vit, plus on perd. À quatre-vingts ans, je ne compte plus que mes pertes. Ne pas avoir lu Giono en fait partie. Peut-être lirai-je La Colline du Destin ou La Femme du boulanger… ou peut-être pas. Le passé récent m’a laissé sans espoirs ni buts, érodant mon intérêt pour la politique, la religion, la littérature, l’anthropologie et les conquêtes scientifiques. Je n’ai plus rien à accomplir. Un pied dans la tombe, je songe que mes lectures passées furent vaines : la plupart sont oubliées, le reste le sera bientôt.
Ce qui me rapproche du « paysan chaotique », c’est notre héritage familial solide, forgé par des parents semblables. Son père avait « un sang teinté de vins grecs mêlés de vieux vin français » ; le mien portait du blé dans les veines – symbole de bonté, de don, de croissance. Deux figures aimantes, vertueuses et bienveillantes. « Mon père, disait Giono, n’a rien déchiré en moi, rien effacé. Avec la perspicacité d’un insecte, il a donné tous les remèdes à la petite chenille que j’étais. Il m’a nourri de plantes, d’arbres, de terres, d’hommes, de collines, de femmes, de tristesse, de bonté et de fierté. Avec ces remèdes, il a fait de moi un homme différent. »
À l’agonie, le cordonnier confia, comme une ultime leçon : « Mon erreur, fils, fut de vouloir être bon et serviable envers les autres. Tu feras la même erreur. » Miller, lisant ce testament, s’écria : « La sagesse ne se transmet pas. Ces mots me firent pleurer – pour moi et pour ceux qui luttent pour être bons, sachant qu’il faut agir par bonté seule. »


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