Le passé était notre voyage à travers le temps, et la mémoire en est le réservoir, malheureusement limité et plein de trous. À quatre-vingts ans, on oublie infiniment plus qu’on n’acquiert. Je ne suis donc pas à l’abri de perdre complètement mon état, si le disciple d’Asclépios, Chawki Youssef, ne prend pas l’initiative de le raviver.
Je compte sur lui, en tant que neurologue, mais aussi en tant qu’ami loyal et honorable, avec qui je suis lié par des liens de parenté, une amitié intellectuelle, ainsi que par les anecdotes amusantes que nous avons vécues ensemble.
Je ne sais pas comment certains événements, pourtant totalement oubliés, peuvent resurgir dans la mémoire. Comme cette histoire du policier qui avait cambriolé la voiture du médecin, arrêtée au feu rouge. Il avait ouvert la portière et s’était jeté à l’intérieur en criant : « Je suis Untel, Hajj Hassan ! J’ai tué quelqu’un (ou battu). Circule et ne t’arrête pas ! » Peu après, le policier s’est calmé et a tenté de nous connaître : « Qui êtes-vous ? » Avant que le docteur n’ait pu ouvrir la bouche, j’ai répondu : « Nous sommes de la famille Kassem. Vous pouvez descendre, le danger sera derrière nous. »
Après cette histoire, les décennies ont filé à toute vitesse. Les ravages de la guerre ne laissent pas au temps le loisir de s’écouler à sa guise. Les milices sont toujours pressées de supprimer les innocents et de violer les lois. Elles préfèrent tuer les âmes avant de faucher les corps. La haine s’est accrue et étendue, et les guerres semblent inhérentes au système politique.
Émigrer, c’est possible. J’ai demandé au docteur de me procurer une attestation exigée par l’ambassade de France. L’employée du ministère des Finances a refusé de la lui remettre, à moins qu’il ne fournisse une preuve de parenté, car seul l’intéressé peut la recevoir. Finalement, il m’a envoyé la déclaration par l’intermédiaire de mon gendre Abbas, officier de l’armée libanaise, accompagnée d’une belle lettre dont voici le texte :
« Salut, mon copain. À notre âge, un sourire peut être salutaire. Me voici dans le bureau d’une femme d’une trentaine d’années, d’une beauté douteuse. Il a fallu que je plonge mon regard dans ses yeux (chose embarrassante) et que je prouve notre parenté. Hajj Hassan et Youssef ne l’ont pas émue, la malheureuse ! Elle ignore que toi et moi partageons le même patrimoine : Kassem !!! Tu t’en souviens ??
À toi de raconter notre petite histoire à ton gendre Abbas. Ça lui évitera des moments gênants. Qu’il mâche bien ses mots avant de dévoiler son identité. »


0 تعليق