Regarder Jeff Bezos, PDG d’Amazon, à la télévision lors de son somptueux mariage m’a rappelé le récit d’Alberto Manguel sur la tentative du marié de sauver des écrivains négligés. Alors que la liste des best-sellers était désormais dominée par une poignée d’auteurs, Bezos l’a élargie à trois millions de titres. Un sourire satisfait, tel celui du dernier passager du canot de sauvetage du Titanic, semble désormais possible pour un écrivain méconnu. Selon les conseils du nouveau marié, il suffirait de demander à quelques amis d’acheter votre livre pour figurer en quelques heures parmi les meilleures ventes.
Je me sens un de ces écrivains négligés, sans aucune œuvre imprimée, et l’aide offerte par Bezos ne m’a guère été utile.
En août 2017, mes proches m’ont encouragé à écrire sur le site Assanabel. Cette épreuve m’a permis de rassembler des idées jusque-là enfouies dans le chaos du Liban. Au cours des cinq années d’existence du site, j’ai pu composer un livre qui trône encore sur la table de ma modeste bibliothèque. Je ne cache pas que l’envie de l’imprimer m’a traversé l’esprit à maintes reprises, mais ma volonté ferme – certains diraient arrogante – n’a pas permis aux illusions de l’éveil littéraire de m’imposer ce que les faux rêves infligent aux écrivains négligés, dont les talents ne s’enracinent pas dans l’expérience et à qui les Muses ont tardé à souffler l’inspiration. Ces négligents se sont précipités pour gravir les échelons de la gloire ; c’est pourquoi la vanité les pousse aussitôt vers l’imprimerie.
Mon livre, quant à lui, demeure sur son siège, anxieux, évaluant les conseils de Rilke pour une écriture sublime et honnête.
Le poète avait coutume de dire, chaque fois qu’il était saisi par la colère ou la joie : « Comme cette chose serait propre à devenir une image littéraire ! » Et lorsqu’on le pressait de publier, il souriait, jugeant son travail indigne de la presse. Le véritable écrivain craint l’imprimerie et la sacrifie ; ce qu’il offre ressemble aux offrandes des païens aux dieux : il faut choisir la victime, sélectionner l’oblation, et la prière doit émaner de l’âme.
Certains espèrent devenir écrivains dès l’enfance, et peut-être le deviendront-ils. Pour ma part, je n’ai jamais eu une telle inspiration.
Je ne suis qu’un lecteur averti ; les livres m’ont enseigné l’art de lire avec discernement, et que toute opinion est sujette à discussion. Mais en matière d’écriture, j’ai toujours trébuché. Mon pauvre livre reste inachevé, perpétuellement en quête de lacunes à combler. Vous pouvez lire avec autant de passion qu’un autre et posséder une certaine capacité d’analyse, mais écrire exige une singularité – seule clé pour accéder au palmarès des best-sellers.
Enoch Soames, poète oublié, rêvait d’une modeste place dans les listes à grand tirage. Trois exemplaires de son recueil furent vendus. Quand le Diable lui permit de revenir cent ans plus tard pour observer son impact, il ne trouva même pas son nom dans les archives. David Vise, lui, avait une stratégie : il acheta vingt mille exemplaires de son livre pour forcer son entrée dans les palmarès. Stendhal, plus prudent, écrivait « pour une centaine d’êtres misérables » et n’en espérait qu’un ou deux. Sans doute aurait-il préféré la Reine Blanche d’Alice, qui déclarait : « Je vais vous confier un secret : je sais lire les mots d’une seule lettre. »
Si mon livre est un jour publié et se vend à sept exemplaires, je ne dirai pas, comme Robert, auteur du Monastère du Cauchemar, que sept est un chiffre magique et de bon augure. Je ne chercherai pas ces acheteurs pour en faire des cierges chassant les ténèbres, mais les verrai comme des lecteurs malchanceux, tombés par hasard sur un livre malveillant auquel ils ne seront jamais liés.


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