Après des années, je crois que le moment de confession est venu pour un petit salut de mon âme torturée par les nuances de la mémoire. La scène s’ouvre sur un enfant d’un village oublié parmi d’autres dans les années cinquante du siècle passé.

Ma jeunesse était couronnée d’une joie indéfinissable. Je menais un bonheur simple et naturel chez mes grands-parents. J’étais déjà orphelin à l’âge de 4 ans. J’ai été donc élevé, seul, par des grandes personnes qui faisaient un effort tangible pour me consoler de la perte prématurée de mon père dont je n’arrivais à capturer son visage flou qu’avec une peine brûlante. Je n’ai jamais été battu pour une faute ou une bavure, et quand je pleurais pour une raison ou une autre, on ne s’attardait pas à m’offrir de petites sucreries que je suçais avec quelques larmes errantes. J’étais loin d’être “l’enfant terrible” de mon école publique. J’étais, certes, un peu turbulent mais jamais de nature agressive envers mes camarades ou mes instituteurs. En se souvenant de ma scolarité, j’ai une angoisse dans le cœur.

Ma mémoire est là, défilante comme une rivière, poursuivant irrémédiablement son courant et ne pouvant, malheureusement, revenir à son point de départ.

Les souvenirs de mon école m’assouvissent comme une terre sèche recevant de dieu un jus sacré. L’anatomie du village est presque plate en dehors d’une ou de deux collines avec quelques habitations éparpillées dénotant un sentiment d’isolement. Le reste est une agglomération de maisons uniformes avec comme façades de simples arcades arabesques rappelant le style islamique. Une place modeste occupe le centre avec de rares boutiques offrant une marchandise très élémentaire comme le pétrole, le sucre, le sel, des dattes, du savon, des tissus, et surtout des crayons à mine, des gommes, des règles et des cahiers. Ma conscience n’allait pas au-delà des limites géographiques du village. Je connaissais par cœur tous les endroits marqués par mon bonheur. Je pouvais atteindre, les yeux bandés, mon école qui se trouvait à quelques centaines de mètres de la maison. Narrer les souvenirs d’un enfant est un travail louable, mais raconter un “moment privilégié” est une tâche presque féérique! Ce moment se déclara à l’arrivée subite d’une personne mystérieuse qui ira occuper la place vacante du professeur d’histoire et de géographie. Sa physionomie est oubliée, mais sa “méthode pédagogique” est toujours gravée dans ma tête comme la plaie d’écorce d’un arbre centenaire. Ce monsieur fit installer une cour judiciaire «in situ» pour punir les cancres et les récalcitrants! Et par malheur je fus le procureur qui prononça les sentences ! Je me rappelle d’un élève trop puni qui m’attendais à la sortie des classes pour m’offrir quelques coups de poing en reconnaissance de mes paroles accusatrices! Ces scènes de justice me font rire aux larmes, et pour être franc, me touchent tendrement au cœur. Les physiciens disent que la “flèche du temps est à sens unique” Ah quel gâchis! J’opte pour “le temps” de Marcel Pagnol qui dit que “le temps passe, et il fait tourner la roue de la vie comme l’eau celle des moulins”

Et voilà que je fredonne: qui a eu cette idée folle, un jour d’inventer l’école? La réponse : c’est ce sacré Charlemagne! L’idée est totalement fausse. Les historiens sont unanimes pour dire que Charlemagne n’a pas inventé l’école .Son origine est loin dans le passé, en Mésopotamie, en Egypte, puis dans la Grèce antique et Rome.

Les écoles mésopotamiennes avaient pour but la formation des scribes. Un scribe savait lire et surtout écrire des textes servant dans les administrations (vente, achat, louage, lettres diplomatiques, commerce, actes de notaire, mariage, impôts et taxes…). Il était le DUB.SAR dans la langue sumérienne et “tup sarru(m) en akkadien. Vue la complexité de l’écriture cunéiforme, l’éducation était presque exclusivement réservée aux familles riches, à la noblesse et aux temples. L’école s’appelait “ĒDUBBA”, c’est à dire la maison des tablettes (en argile). “UMMIA” était le directeur de l’école”. La discipline était rigoureusement appliquée par un surveillant chargé du fouet! On enseignait la comptabilité, les mathématiques,
la rédaction des textes administratifs, religieux, juridiques, les langues étrangères…Après la fin des études certains scribes s’orientaient vers d’autres aspirations (médicine, religion, astronomie…).

Au temps de l’Egypte antique, l’école s’appelait « ât seba », une forme d’institution enseignant les élèves des hautes dignités. Une autre institution s’appelait “la maison de vie égyptienne ou “per ankh” en hiéroglyphe. Elle était gérée par un temple. Elle servait à former l’élite destinée à l’astronomie, l’architecture, la diplomatie, la théologie…Malheureusement, les archéologues n’ont point à ce jour découvert les traces  d’une école égyptienne.

L’histoire de l’éducation dans la Grèce antique est tissée par les grands philosophes Platon, Xénophon et Aristote. Le système idéal de la pédagogie “paideia” consistait à former des futurs citoyens sur le plan intellectuel et militaire. Il me paraît que des détails sur la pensée grecque sont indigestibles, vue l’énorme documentation sur ce sujet. Je me contente donc de prendre certains aspects significatifs anecdotiques pour notre conscience moderne. Deux modèles : Athènes et Sparte.

À Athènes, seuls les garçons sont instruits et s’ils sont riches, ils vont à l’école dès l’âge de sept ans. Quant aux pauvres, l’entrée est tardive à l’âge de 14 ans! La discipline est sévèrement appliquée: on battait les enfants paresseux! À l’âge de dix-huit ans, le jeune adulte est déjà éphèbe et digne de sa citoyenneté. Après deux ans de formation militaire, il devient membre de l’Ecclésia (assemblée). On enseignait les mathématiques, l’astronomie, l’administration, les langues, la poésie …et la musique (le célèbre stratège d’Athènes Thémistocle croyait que son éducation était insuffisante parce qu’il ne savait pas jouer de la musique!). L’état-cité s’inspirait des philosophes pour défendre ses frontières!

À Sparte, c’est le corps qui prend de l’avance sur l’esprit. On envoyait à l’école les enfants survivants à “l’exposition”! C’était cruel mais très efficace pour former les futurs guerriers. Les garçons avaient une seule tunique par an, faisaient leur lit avec des joncs, volaient pour manger et même battus une fois! Quelle horreur disons-nous! L’histoire nous apprend que de  telles injustices paraissent clémentes par rapport aux atrocités de notre actuelle civilisation.

À Rome, l’éducation est calquée sur celle des grecs. Rome a tout hérité du patrimoine hellénique. On prétend que la cité a été fondée par le prince troyen Enée. La mythologie romaine comprend tous les dieux et déesses grecs mais avec des mots latinisés. La civilisation romaine est certes plus florissante mais avec une mauvaise note morale. C’étaient les esclaves, surtout grecs qui enseignaient dans les écoles. On punissait sévèrement les enfants, très sévèrement, aux limites de la torture. Il y avait une panoplie d’objets servant au châtiment: martinet, ferula, palette de bois ou de cuir, flagellum, fouet…Oh misérables écoliers!

Mon titre de gamin curieux, je l’ai eu à cause de ma soif pour la connaissance. Tout objet m’était permis pour l’autopsier à fond. Un désir insurmontable me poussait à plumer ce qui n’a pas de plumes! Un jour, j’ai dérobé la montre précieuse de mon père et je lui ai appliquée un coup de marteau découvrant ses entrailles pour savoir comment elle marche! Une autre fois c’était un stylo de luxe (plume en or) dont l’encre m’a trahi devant ma famille. Je sortais heureusement indemne de ces batailles inconscientes. On me pardonnait parce que j’étais” beau et gentil” selon ma mère. Je traquais les nids des oiseaux pour en savoir un peu plus sur le secret de ce génie architectural. Je poursuivais les fourmis et les cigales (que monsieur Jean de La Fontaine me pardonne!) pour voir ce qu’elles mangent. Je creusais la terre pour exhumer des vers pourtant vivants! Innombrables sont les plaies et écorchures qui témoignent de mes bêtises. Ce n’est qu’à force de chercher qu’on trouve des réponses pas toujours parfaites à des questions pas aussi innocentes que l’eau claire de la source. L’essentiel comme disait Albert Einstein est de ne pas s’arrêter de poser les questions. L’école moderne ou ancienne est le berceau de notre culture.