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Cher ami et cousin Adel

Je souffre pour le moment d’une “pénurie” idéelle. Il ne s’agit pas d’une maladie à proprement parler mais d’une lassitude anormale. Le malheur réside dans le dégout  qui trouve un refuge accompli dans mon for intérieur me laissant dans une situation plate et pratiquement vide. Je ne ressens plus la délectation de l’écriture. Les mots me fuient comme si je suis empuanti! Cet état d’âme semblait éternel jusqu’au moment où je venais de lire ce que tu avait écrit sur «l’examen est une vision introspective». Ça m’a tellement plu que j’ai le sentiment d’être de nouveau vivant!

Cher ami,

Dans la langue française, le mot “personne” est ambigu et peut s’interpréter de façon paradoxale. Il affirme très souvent une négation désignant l’absence. Si on pose la question suivante : y a-t-il quelqu’un à la maison? La réponse peut être: personne! Dans ce cas la personne en tant qu’un être indivisible est absente mais son masque est omniprésent ! Ici, le masque est au singulier mais habituellement il est au pluriel ce qui rend l’examination interrogative ardue. Ce point de vue est merveilleusement démystifié dans la bouche du calife Omar ibn Al-khattab dont il est difficile de traduire sa parole en français.

Ton texte détaille admirablement et précieusement un thème dont je ne tarde pas à le qualifier d’abominable et d’immonde : l’hypocrisie. Ce double-jeu est cosmopolite et marque la tendance presque innéà refouler ce que l’on désire cacher. La comédie est jouée de façon impeccable. Son outil majeur est le ou les masques à la manière des acteurs du théâtre. Tout est permis pour se dérober de la vérité. Ce travail est très accablant car le contenu moral de nos refoulements est très lourd à porter. Cette idée est bien développée par Freud, qui est à mon avis, le meilleur psychiatre de tous les temps. Les masques apparaissent dans nos rêves. Nous refoulons nos désirs interdits par un processus compliqué de camouflage. Le livre de Freud sur les mécanismes du rêve illustre une théorie scientifiquement mal abordée avant lui.

Étymologiquement, le mot «personne» trouve son origine dans le verbe latin “personare” (parler à travers). Il s’agit d’une personne fictive stéréotypée. Ce mot latin désigne, à ma grande surprise, le masque que portaient les acteurs de théâtre romains déjà utilisé dans le théâtre grec sous le nom de “prosopon”. En neurologie, la prosopagnosie est la négligence par le malade des visages familiers! Le fait de porter un masque constitue un prélude à devenir un personnage irréel loin de tout jugement moral. On y cache tous nos malheurs, nos chagrins, nos complexes et peut-être notre identité rationnelle. Ce refoulement de sentiments ou d’idées est, paradoxalement, un processus de défoulement: on pense qu’on fuit la douleur morale de notre conscience soucieuse. On fait l’impossible pour gommer notre mémoire révélatrice d’une souffrance insupportable.

Carl Gustav Jung, célèbre psychiatre, reprend le mot persona (nom féminin) pour décrire la personnalité qui identifie le lien de l’individu à la société. C’est la façon que l’on adopte pour  se «couler» dans un personnage (masqué) socialement prédéfini afin de tenir un «rôle» dans un groupe social. C’est parfaitement le «moi» (égo) qui conduit un individu à se prendre pour celui qu’il est aux yeux des autres et à ne plus savoir qui il est réellement. La persona est une image créée par le moi qui peut finir par usurper l’identité réelle de l’être humain. Dans ce sens Freud disait : «rendre la vie supportable est le premier devoir du vivant». Etant donné que le sujet traité relève au premier plan de la psychologie, il faut qu’on puisse définir la personnalité au niveau sociologique. La personnalité est un ensemble de comportements qui qualifie l’individualité (indivisible) d’une personne. C’est elle qui détermine sa manière d’être. Ce processus est relativement stable. C’est le résultat d’une synthèse complexe et évolutive des données génétiques et de l’environnement en général. Ce dernier contribue à seulement 10% des facteurs marquants alors que 40% restent inexpliqués, c’est-à-dire que la route est très longue pour les chercheurs. La connaissance de la personnalité est un enjeu de poids dans l’intellection des valeurs et normes, avec une marge d’erreur acceptable, organisant une quelconque société : c’est le domaine de la connaissance de soi. Hans Eynseck définit la personnalité comme «la somme totale des schémas de conduite d’un organisme, actuels ou potentiels, déterminés par l’héritage et le monde extrinsèque. Caractère et tempérament sont les deux piliers de l’édifice psychique». Plusieurs théories philosophiques ont contribué et contribuent toujours à analyser la personnalité: behaviorisme (stimuli et réponses), cognitivisme (catégorisation des éléments déjà mémorisés), humanisme (la personne théorisée, valence ontologique-spirituelle), quantification de la personnalité, psychopathologie (maladies), psychobiologie (neurobiologie).

Pour mieux comprendre la persona et la rendre accessible à l’entendement en général, j’ai trouvé dans la mythologie grecque une émulation fortement attractive : c`est l’histoire de Polyphème. Ce Dieu «bavard» est un Cyclope, fils de Poséidon et de la nymphe Thoosa. Le conte commence par Ulysse “le rusé” qui pénètre dans les terres des Cyclopes (en Sicile, au pied de l’Etna). Il demande, avec ses douze compagnons, l’hospitalité de Polyphème. Ce monstre, à l’œil unique placé au milieu de son front, la lui accorde. Par malheur, le Géant est anthropophage et ne tarde pas à dévorer deux hommes d`Ulysse le premier jour et deux autres le lendemain. La grotte où se déroule l’événement est en fait le corps de Polyphème lui-même! Ulysse use de son adresse pour venir à bout du monstre. Il lui fait boire du vin fort pour l’endormir. Ensuite, il lui crève l’œil unique avec un épieu épointé. Tard, il arrive à faire libérer ses hommes en cachant chacun sous le dos de trois moutons enchaînés ensemble. Aveugle, Polyphème les fouille vainement. Prenant connaissance de la réussite d’Ulysse, il lui demande son nom. Le Rusé lui révèle, par un admirable jeu de mots, qu’il se nomme “Outis” qui veut dire en grec “personne”. Ce nom sonne bien avec Ulysse! Les Cyclopes interrogent Polyphème sur celui qui l’a redu aveugle. Il répond: personne! Ses congénères le quittent bouche bée, sûrs de sa folie.

Cher ami

En terme de psychologie, laissons à Freud la grande faculté de scruter et observer les humains avec une attention inabordable: “Chacun de nous en arrive à ne plus voir que des illusions dans les espérances mises en ses semblables, et comme telles à les abandonner; chacun de nous peut éprouver combien la malveillance de son prochain lui rend la vie pénible et douloureuse”.

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